Où en étais-je…?

Donc, bien évidemment, j’ai raté le Nanowrimo. Mais avec tout le retard que j’avais, plus la vraie vie qui s’est ramenée avec son cortège de trucs urgents à faire, ça ne valait pas la peine.

Je m’attelle à d’autres tâches, pas toujours très drôles, comme lire des livres écrits par des occidentaux, et qui se passent au Japon. Pour voir leurs erreurs et ne pas les reproduire. Écrire un livre qui se passe dans un pays étranger sans tomber dans le cliché « vu à la télé », c’est déjà dur, mais écrire sur l’Exrême-Orient sans tomber dans l’exotisme, c’est quasiment impossible. Et écrire sur le Japon sans tomber dans tous les pires travers d’exotico-cliché-toc à consonance yakuzah-érotique, hummm… comment dire… Je cherche à repérer la bonne manière d’utiliser certains des clichés impossibles à éviter, ne serait-ce que parce qu’en tant qu’occidentale, je ne connais que le Japon exoticisé, malgré tous les efforts pour voir au-delà, mais aussi, et surtout, parce que mes deux personnages principaux sont des occidentales nourris de préjugés. Donc, en réalité, je cherche les mauvais clichés, les pires clichés, ou la pire manière de les utiliser.

J’ai lu il y a quelques temps le « Tokyo » de Mo Hayder. Un peu particulier, puisqu’elle puise dans son expérience du Japon, où elle a vécu pendant quelques années, et d’hôtesse de bar, métier ô combien cliché, mais qu’elle a vraiment exercé. Elle parle aussi de yakuzas, d’extrême-droite japonaise, de deuxième-guerre mondiale, le Japon comme temple du sex-toys et de la sexualité bizarre, etc. Dans le top 5 des pires idées reçues sur le Japon, il ne lui manque que les geisha. Et pourtant, ça marche. Parce qu’elle réussit à utiliser tous ces clichés dans un contexte très bien reconstitué. Jusqu’à présent, malgré ses nombreux problèmes (un cliché con reste un cliché con), c’est le livre que j’ai lu qui a le mieux réussi à canaliser cet exotisme.

Le « Baka » de Dominique Sylvain, beaucoup plus fragile, malgré les mêmes bases : la fille qui vit au Japon (officiellement, elle vit toujours entre le Japon et la France). C’est son premier roman, ça se sent. Elle a pour elle de contrebalancer les clichés sur le Japon (les yakuzas…), par des détails plus originaux (louer une chambre dans un temple, les comiques traditionnels). Mais ça reste de l’exotisme, et ça semble surtout utilisé pour faire couleur locale, plus que pour donner du sens.

Les deux livres d’Olivier Adam, « Tokyo Express » et « Le cœur régulier » sont intéressants, même si les livres eux-même sont ratés 😛 « Tokyo Express » est un livre qui a été écrit en collaboration avec un photographe, qui a fait de très beau ciché sur Tokyo, la montage, les jizo, etc. Et le texte se déroule en miroir de ces photographies : exotisme, nous voilà. J’ai été mal à l’aise à la lecture du roman, parce qu’il était trop parfait. c’est à dire qu’il reflétait à la perfection mon sentiment de touriste au Japon, tous les trucs que j’avais aimé, tous mes sentiments les plus profonds. Ce n’est pas un livre sur le Japon, c’est un livre sur les touristes au Japon et leur ressenti. Un bréviaire de tout ce qu’il ne faut pas faire, donc, pour avoir un livre réaliste se passant au Japon, où le Japon lui-même est un des personnages. L’autre, « Le cœur régulier » contient de vraies réussites : la description de la nature japonaise, par exemple. Mais dans l’ensemble, si on oublie que le livre est mal construit et inachevé, et que les parties les plus réussies sont celles qui se passent en France, parce que plus maîtrisées, c’est la vision général du Japon comme mystère mystique qui pèche. Tout le monde y est profond et philosophe, on a envie de loler cette idée du Japonais de base qui connaît les tréfonds de la conscience humaine comme s’ils étaient tous prêtres.

Viens de commencer « Les évaporés » de Thomas Reverdy, et j’ai déjà envie de le baffer et de lui envoyer une tarte à la crème sur ressort par la Poste. Un type qui écrit une lettre d’adieu à sa femme est un homme qui n’arrive pas à écrire une lettre de suicide comme un samouraï (page 1. Putain, PAGE UN !….), le personnage japonais s’appelle Kaze (le vent) comme dans kamikaze…, la petite copine du héros américain a « des cheveux noirs et japonais » (et l’auteur a des idées bêtes et françaises), le mot yakuza arrive à la page 25, parce Japon = yakuzas, enfin c’est une évidence !… Bref, c’est écrit avec des sabots de ferme, c’est énervant à lire, mais instructif sur ce qui ne fonctionne pas, ce qui est d’une bêtise sans nom.

Je savais déjà que mes personnages japonais ne pourraient pas garder les noms excentriques que je leur donne, parce qu’ils ne font plaisir qu’à moi, mais là, c’est devenu une évidence.

Bon, je retourne finir au burin les sabots de ferme.

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Nanowrimo jour 9 (deuxième partie)

782 mots de plus. Un total de 1981 mots pour la journée. 8131 mots so far, alors que si j’écrivais régulièrement, je devrais en être à 15 000 mots. Je suis donc en retard 6869 mots. Ça tétanise un peu. Pour rattraper mon retard maintenant, il faut que j’augmente ma moyenne journalière à 1994 mots. Je ne suis pas sortie des ronces.

Comme je travaille dans le désordre le plus complet, ce sont encore d’autres narrateurs et d’autres personnages :

Vous restez debout le moitié de la nuit, otôsan debout devant la fenêtre, les poings au fond des poches, okâsan assise sur le canapé, les jambes repliés sur la gauche, sous sa jupe, une main couvrant ses pieds. Vous ne parlez pas. Le ciel et clair, sans nuages, vous pouvez apercevoir les lueurs lointaines, qui peuvent être des des étoiles, plus certainement, les enseignes de Roppongi. Otôsan a envie de coller son front sur la vitre, pour en sortir la fraicheur sur sa peau et ses souvenirs. Vous avez chaud comme si la fièvre vous avait gagnée tous les deux. Mais vous ne bougez pas, ni l’un ni l’autre. On peut vous voir depuis le jardin, vous êtes deux statues douloureuses, dans l’obscurité de la pièce. Il n’y a que la lampe du bureau allumée. Elle éclaire le visage de okâsan, créant des ombres sur ses pommettes, et son nez qui la fond paraître à peine humaine. Vous avez des picotements dans les muscles, les fourmis qui montent dans les doigts, dans les orteils, mais vous ne bougez toujours pas.

Vous vous demandez sans doute ce que la mère d’otôsan et la « petite » pensent de l’hôtel. La « petite », la française, Lily, elle s’appelle Lily, mais vous l’appelez tous les deux « la petite ». Trop étrangère pour avoir un nom ? Trop intruse ? Elle vient s’introduire dans vos vie, en amenant la mère d’otôsan, votre colère peut se comprendre. Ou alors, c’est parce que vous la trouvez vraiment petite. Pour une blanche, elle est petite. Mais elle a leur grand nez. Vous avez souri. C’est le seul sourire que vous avez eu de toute la soirée. Okâsan a secoué la tête, ses cheveux sont un peu sortis de son chignon serré, à la fin de la journée, il se défait toujours seul. Elle avait un petit nez. Un beau petit nez. Et otôsan avait penché la tête pour mesurer la taille du nez d’Edogawa, et celui-ci a rit, rit si fort, que vous avez presque oublié vos problèmes.

Mais maintenant, vous êtes seuls avec eux. Ils vous plongent dans l’abîme de vos pensées, et vous ne trouvez rien à vous dire. Vos pensées vous mènent à l’hôtel de backpackers où résident les deux Françaises. L’idée vous paraît tellement absurde qu’elle ne peut venir que de la « petite ». Voilà bien l’idée d’une adolescente qui n’a jamais organisée de voyage. Peut-être même jamais voyagé avant. La mère d’otôsan apprécient-elle l’hôtel ? Elle non plus n’a jamais quitté le confort de son petit village, sauf les trajets en train pour aller voir son fils aîné, à la prison à Rennes, deux fois l’an. La vieille femme fait-elle son petit lit au carré, le soir, dans sa chambre ? Décroche-telle les rideaux pour les laver dans salle de bain communs, au bout du couloir, entre les jeunes Suédoises en petites culottes et les Australiens saouls qui viennent pisser dans les lavabos.

Otôsan ouvre la bouche. Vous écoutez le son de sa voix faire vibrer le silence de la nuit. Il a toujours eu la voix qui porte. Il baisse d’un ton,  vos enfants dorment, okâsan murmure sans bouger, ou sont censés dormir. Derrière la porte, on écoute, aux aguets. Il baisse la voix, et parle des rideaux vert dans sa chambre d’enfant. Elle les décrochait tous les jours pour les dépoussiérer, même quand elle avait de la fièvre, tous les jours, à 10h30, elle décrochait les rideaux verts, et allait les secouer sur la terrasse. Et le samedi, elle les lavait, ainsi que tous les autres rideaux, et tous les draps, à grandes eaux. Le dimanche elle battait les tapis, sur ce même balcon. Le samedi, l’appartement sentait le savon de Marseille, l’eau de javel et l’amidon. Le dimanche, il sentait l’alcali pour nettoyer le carrelage et ses rainures, une par une, méthodiquement, et la cire, lorsqu’elle briquait meubles et parquets.

Vous écoutez sa voix, et vous réalisez qu’il n’a jamais, jamais parlé de cet appartement. Que c’est la première fois que vous avez une vraie conversation sur son enfance, c’est la première fois qu’il raconte. Les ballons qui traînaient, les cahiers écornés, même ceux de l’année en cours, les copies, les bulletins de classe, elle jetait tout, rien ne devait dépasser. Il demande ce qui est arrivé à son petit train. Vous imaginez le train, jeté, sûrement, dans une décharge, quelque part, qui reçoit les déjections de mouettes.

Vous calculez mentalement son âge. Vous recomptez. Elle est donc si vieille… Pourquoi faire un tel voyage à son âge ? Qui lui a mis une idée pareille en tête ? Ça ne peut pas être la « petite », elle a l’air aussi dégourdi qu’un chat coincé dans un ascenseur.

Nanowrimo jour 9 (première partie)

Comme j’ai manqué les 2 dernier jours de Nano, (rien écrit, rien à poster), j’ai près de 8000 mots de retard, c’est la cata. Donc, aujourd’hui, j’essaie d’écrire beaucoup. Pas facile. J’ai peine produit 1199 mots pour le moment. Je vais poster mes mots du jour en plusieurs fois. Première fournée :

Nous sommes la foule. Le grondement, le roulement, une onde qui passe dans le sol, sous le piétinement de nos pieds. Des épaules qui s’accrochent, des dos qui se frôlent, des mains qui se baladent, d’autres qui s’accrochent. Des talons qui glissent, heurtent, écrasent, des griffures, des blessures, quelques gouttes de sang grosses comme des têtes d’épingles, qui s’éparpillent, myriadent le sol d’étoiles invisibles. Des caresses, des empoignades, des excuses, des insultes. Nous sommes la foule, nous sommes féroce, et apprivoisée, nous cohabitons et nous nous haïssons, nous sommes l’essaim d’étrangers.

La gare résonne de notre rumeur, nous sommes cent, nous sommes mille, nous sommes le Japon qui a peur, nous sommes le Japon stoïque qui n’accepte pas la peur, nous sauvons nos vies,  nous sauvons nos enfants, nous sauvons nos vieillards, nous rassurons nos familles loin de Tokyo en acceptant de venir nous voir, nous sommes des patrons qui prennent soin de leurs employés, nous sommes des entreprises qui soignent leur images, nous sommes des congés forcés, des congés payés, des congés sans soldes, nous sommes le Japon qui prend le train.

Nous sommes le Japon qui porte un compteur Geiger accroché à la ceinture, qui connait la centrale de Fukushima sur le bout des doigts, nous sommes le Japon qui a tout lu sur internet, qui écouté la télévision, nous sommes le Japon qui doute des images de la NHK, nous sommes le Japon qui ne croit pas TEPCO. Nous sommes le Japon de la sécurité, nous sommes la foules qui débordent des gares pour partir de Tokyo. Nous sommes le Japon qui a de la famille à Nagoya, des amis accueillant à Kobé, nous somme les Japon qui a toujours prévu un petit voyage à Hiroshima pour aller prier au mémorial de la Paix, le Japon qui doit faire un pèlerinage à Tokyo, à Nara. Bous somme le Japon qui a une occasion, nous somme le Japon qui a des excuses.

Nous sommes la foule internationale, les touristes blancs comme des linges, les Chinois qui jouent des coudes, les Français qui s’interpellent au dessus des têtes et postillonnent sur les cheveux, les Américains qui grognent des insultes qu’ils sont convaincus d’être les seuls à comprendre, nous sommes le monde en perdition dans un pays qui veut tuer, nous sommes malpolis, affolés, nous sommes agressifs, sans raison, nous sommes perdus, sans raison, la foule est le lieu, personne n’y est perdu, chacun ne fait qu’un avec tous.
Nous roulons dans les couloirs, rasons les murs, touchons le plafond de nos bagages sur nos mains dressées, nous sommes l’animal qui ondule à travers le labyrinthe jusqu’aux guichets. Notre coordination s’affine, nous nous comprenons de mieux en mieux, le plus imperceptible mouvement trouve écho aux extrémités, des têtes aux pieds, du coeur au membres, c’est un courant électrique, nous sommes la créature que la foudre rend à la vie, nous sommes les feux-follets qui s’enflamment au gaz de l’excitation, nous somme la vague, le tsunami, nous sommes un replay de la tragédie, nous sommes les disparus réincarnés en nous, la mort qui imprègne la foule de ses espoirs, nous sommes ceux qui demandent une seconde chance, non de revivre, non, mais une seconde chance de sentir ce que cela fait de réussir à fuir, de sentir un instant le soulagement de la course, de l’éloignement, l’étincelle du soulagement.

Nous assaillons les guichets. Ils nous accueillent, les stoïques employés, avec la rigueur qui convient à leur position. Ils sont un rappel, un choc, la foule embrasse leur exemple, lutte, se débat, des groupes se forment, des dissensions éclatent, qui sont-ils ces individus, ces solitaires, qui osent essayer de dompter la foule ? Mais ils sont un rempart, un mur, le Mur, qui nous sépare des trains, de la fuite, de Nagoya, Kobe, Hiroshima, Tokyo, Nara, l’essaim bourdonne, menace, il gonfle comme la poisson-lune, exhibe ses piquants, fait sa petite bête qui se prend pour la grosse, mais rien n’effraie les employés des services de transports japonais. Nous somme la foule, petite, misérable, terrifiée, nous sommes en demande, en attente, le poisson se dégonfle, les épines ne sont que des mains tendues par le désespoir vers le ticket, la place dans un train, la Graal, le Graal, murmure la foule des touristes, pendant que le Japon en foule récupère ses repères, se rappelle, les règles, l’éducation, la bonne tenue, et transforme ses propres murmures en soumission.

Alors nous soumettons l’esprit feulant de la foule, nous massons patiemment nos essaims autour des ilots de guichets. Nous regardons les employés penchés sur le fantomatique esprit du rail, les yeux embrumés par les écrans qu’ils ne quittent pas du regard, imprimer des billets à la chaine. Des jeunes hôtesses les aident pour la distributions, elle s’inclinent poliment à chaque fois qu’une main se tend vers elles pour récupérer le précieux laisser-passer hors de Tokyo, leur dos doivent souffrirent, mais la foule s’en moque. La foule apprécie même la souffrance de ces jeunes filles peut-être encore adolescentes, leurs sourires crispés, leur genoux qui tremblent légèrement, les coudes qui se déploient de plus en plus lentement, le blanc de l’œil qui brille, de fatigue, de pleurs retenus. Peut-être qu’elles ne peuvent pas partir, qu’elles boivent l’espoir à la source de la foule, et le recrache à la fin de la journée sous la forme d’une bile noire de mots contre les fuyards, les lâches, les anti-japonais. Peut-être que leur sang se colère d’envie et de rage, de jalousie, qu’il quitte leur visage pour remplir leur cœur jusqu’à le faire exploser, comme une grenade de chairs sanguinolentes, chargées de pus verdâtre. Peut-être qu’elles croient que la foule va s’ouvrir pour les englober, les emporter, les sauver.

Nous sommes la foule, nous buvons le lait de leurs émotions qui suinte même à travers leurs doigts gantés de blanc, et rugit du sang frais qui se mêle aux gouttes de ce suc qui leur pique la langue. Nous sommes prédateurs. Prêts à nous dévorer les uns les autres, chaque fois qu’un billet quitte une main gantée. La foule se morcèle, des petits groupes se forment, des oasis d’heureux gagnants, apeurés, qui doivent traverser l’essaim sous les regards désapprobateurs, jaloux, leurs précieux billets serrés contre leurs poitrines. Minuscules fournis écrasées par la foule, ballottés jusqu’aux escalators menant aux quais, nous referont la blessure qu’ils ont creusée en notre sein rapidement, le souffle de leur départ se dégonfle avant qu’une nouvelle déchirure nous lacère le flan et qu’un autre groupe traitre quitte notre chœur.

Nous n’avons de patience, ni de pitié pour rien ni personne, l’avidité de l’attente remonte en nous en gerbes de glace. Les cannes, les béquilles, les fauteuils roulants nous indiffèrent, nous avants des éclats de glace dans notre conscience japonaise. Les vieillards courbés prennent la place de deux personnes, ils sont des accrocs qui gène le développement du monstre. Les voir gagner leurs tickets est à la fois un soulagement et une colère, nous ne sommes plus boiteux, bossus, nous ne sommes plus lents, nous un corps parfaits, mais de quel droits ces corps imparfaits, ces rejetés de la foule gagnent-il le droit que nous n’avons pas encore ?

 

Nanowrimo, jour 6

63 mots. Superbement pathétique. Et comme en plus, ça raconte des conneries, ce sera réécrit :

Lorsqu’il arriva à Tokyo, une huitaine plus tard, avec une petite valise transportant deux costumes loués pour l’occasion, soigneusement repassés et pliés par sa mère, il fut surpris par la foule dans la gare. Il avait choisi de s’arrêter à la gare de Tokyo, plus centrale, qui lui permettait de rejoindre plus facile une ligne de métro pour Meguro, plutôt que de faire (…)

Nanowrimo, jour 5

Aujourd’hui, rien, pas un mot, nada, nixt, queue d’chique. Ce qui me laisse avec 2245 mots de retard. Comme je me suis promise de poster tous les jours, quoi qu’il arrive, je reposte l’ensemble de ce que j’ai écrit jusqu’à présent depuis le jour. Vu que j’ai écrit un peu dans le désordre ^^ Et précision, je n’ai toujours pas fait la chasse aux fautes, je sais que c’est tout bonnement affreux, et vous avez mes excuses, plates, plates, plates, comme une tomate délicieusement écrasée sous le pied d’une phobique. (Nan en fait, je pourrais même pas poser le pied dessus, c’est ignoble les tomates.).

 Tokyo était son poumon gauche, celui qui se collait au coeur pour lui former un berceau et épousait le moindre de ses battements.

Lorsqu’Il était né, l’une des sages-femmes L’avait pris dans ses bras, posé contre sa poitrine, elle avait senti Sa cage thoracique ployer sous la pression. Le poumon droit était parfait, mais le gauche était atrophié. Sur les radiographies, Son cœur pendouillait comme un lustre au bout d’une longe trop longue au dessus d’une petite masse sombre qui ressemblait à une feuille de papier brûlé racorni.

Jamais Il n’aurait dû survivre, mais Son corps s’était accroché malgré tout, obsédé par l’idée que le vide de Sa poitrine n’attendait que d’être rempli. Les médecin refusaient de lui faire la moindre vaccination, trop fragile, les conséquences affreuses qui auraient pu en résulter leur seraient retomber dessus. Chaque matin, en ouvrant le journal, Sa mère fondait en larmes. On y parlait du miracle permanent de vivre les années 70, alors que ses parents se battaient contre une médecine des années 50.

Il avait contracté la polio dans l’année.

Les mêmes médecins leur avaient fait la leçon, un enfant pareil, il leur fallait prendre conscience du poids qu’Il représenterait pour la société, Le laisser vivre, non, il fallait être raisonnables, de toute façon, avec un poumon en moins, la maladie le tuerait avant un mois.

Ses parents avaient empaqueté leurs affaires en trois jours, laissant la vieille maison de famille de Kanazawa endeuillée de draps blancs sur les meubles qu’ils n’avaient pu mettre dans la voiture. Son père avait quitté son entreprise sans même prendre le temps d’y demander un transfert.

Il était comptable dans un bureau, sa mère, autrefois, y était secrétaire à un autre étage de la même entreprise. Il s’y était rencontré, quand elle parcourait les cubes des open-space pour apporter le café. Il avait aimé l’air de colère renfrognée qu’elle avait sur le visage, la brillante étudiante en économie réduite à taper des lettres et distribuer le café aux employés masculins sur trois étages, en talons aiguilles si hauts qu’ils lui mettaient les pieds en sang. Elle n’avait laissé éclater sa colère de ce traitement infâme auquel était soumises toutes les office ladies que lors de leurs cinquième rendez-vous. Elle avait parlé le feu aux joues pendant des heures, jusque tard dans la nuit, dans un petit café qui s’était peu à peu vidé de ses habitués alors qu’il l’écoutait pâle comme un mort, parlé jusqu’à avoir la langue sèche, les cordes vocales cassées, de politique, de droits des femmes, d’économie humanitaire. Lorsqu’elle avait expliqué son rêve d’écrire une étude poussée de l’assassinat par la police des anarchistes Itô Noe et Ôsugi Sakae en 1923, il l’avait interrompue pour la première fois, et l’avait demandée en mariage. Elle avait mis deux ans à lui répondre. Il avait patienté.

Elle avait démissionné pour écrire sa monographie, et chaque soir, quand il rentrait du travail, ils s’asseyaient en tailleur sur les tatamis, comme des gosses, pour discuter de ses progrès. Elle était une affreuse cuisinière, elle repassait des faux plis de guingois sur ses costumes, elle avait un système de rangement chaotique qui n’appartenait qu’à elle. Mais lorsqu’il rentrait d’un journée de colonne de chiffres, sa voix excitée, son enthousiasme débordant lui étaient devenus aussi indispensables que l’air qu’il respirait.

La naissance de leur fils n’avait rien changé. Il était devenu une partie indissociable de l’organisme vivant qu’ils s’étaient fabriqué, et Ses problème de santé étaient autant les leur que les Siens. Ils se sentaient dépérir de concert chaque fois qu’un de médecins de Kanazawa ouvrait la bouche pour parler de leur fils comme d’une souche morte à déraciner.

Alors ils avaient vidé leurs compte et étaient partis. Sans rien préparer, sans prévenir personne. A 300 kilomètres de là, ils s’étaient garés devant un minuscule bureau de poste de village, avait acheté une paire de cartes postales et de timbres, et assis sur les marches à l’extérieur, avait rédigé sur leurs genoux des excuses très formelles à leur parents.

Trente ans plus tard, Il avait retrouvé la carte que son père avait envoyée, épinglée au-dessus du bureau de son grand-père. Les coins jaunis et cornés, l’écriture mal-assurée, la carte ressemblait à la déclaration de sepukku d’un samouraï. Je disparais pour l’honneur de ma chair et de votre sang, père, soyez fier de mon sacrifice. Son grand-père paternel avait pardonné le premier, il avait aimé cette radicalité. Sa propre grand-mère était issu d’une famille de samouraïs, la vieille maison abandonnée dans ses draps de deuil avait été son héritage de famille. Ce sang sans concession qui coulait dans les veines de son fils et trouvait son égal dans celui de sa belle-fille lui plaisait. Pour lui, l’enfant cassé qu’ils avaient mis au monde était un défi lancé à leur sang de guerriers. Le voir survivre et tromper tous les pronostics des médecins était un devoir sacré, un devoir familial. Qu’importe si ses ancêtres samouraïs avaient pour certains été de pathétiques ronins sans le sou, vendant leurs services à des paysans. Son grand-père vivait dans sa propre conception du mythe.

Ils avaient descendu le Chubu, puis suivi la côte du Kansai jusqu’à Ise. Ils avaient regardé les rochers attachés l’un à l’autre par une corde, comme deux amoureux, avaient cherché à s’y retrouver, à y retrouver leur amour, mais ces rochers si distants ne leur parlaient que de fureur, lorsque les vagues les cognaient, et d’éloignement, d’entrave et non d’amour. Ils s’étaient sentis étrangers en leur propre pays. Chaque temple célèbre, chaque torii qu’ils avaient croisés sur la route leur était incongru, alors qu’ils avaient vécu entourés d’eux depuis leur enfance. Mais les choses, les gens, les mots avaient perdu la capacité de les retenir, ils dérivaient sans savoir où ils allaient, ce qu’ils cherchaient, dévorant les économies de plusieurs années.

Dans une gargote, sur le bord d’une autoroute, le petit avait fait une grave crise d’asphyxie. Un médecin assis seul à une table s’était levé et s’était approché d’eux en silence. Il dépassait d’une bonne tête tous les autres badauds. Habillé d’un costume trois pièces en cachemire gris, une pochette en soie d’un bleu électrique à la poitrine, il paraissait un kami descendu d’une montagne au milieu des routiers fatigués et des serveuses aux tabliers salis de tâches de ketchup. Il L’avait examiné longtemps, posant des questions courtes et très précises. Son visage impassible n’avait tressailli qu’en entendant parler de Son poumon manquant. Il L’avait regardé suffoquer d’un œil inquisiteur, il l’avait regarder lutter avec rage contre la paralysie qui prenait son seul poumon, et gagner. Il Lui avait injecté un antalgique qu’il avait dans sa mallette, puis il avait donné sa carte à Ses parents. Le papier en était velouté, les lettres embossés. C’était une carte d’une clinique privée tokyoïte. Il avait refusé les excuses de Ses parents qui n’avaient pas les moyens, il leur avait ordonné de lui confier leurs fils. Il était un cas exceptionnel.

C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés à Tokyo, enchaînant tous les deux petits boulots sur petits boulots, pendant qu’Il était soigné gratuitement par le médecin en cachemire que son cas fascinait. Ils étaient logés dans une guesthouse tenue par une vieille femme dans le quartier de Meguro pendant cinq ans. C’était une une vieille maison d’avant-guerre en bois sans étage, qui ne disposait que de deux chambre à louer. Les travailleurs temporaires, les étudiants, les ouvriers de chantier itinérants passaient, puis disparaissaient de leur mémoire pour être remplacés par d’autres locataires. Ils s’installaient dans la petite chambre aveugle qui bordait la ruelle où les jeunes du quartiers venaient boire et fumer jusque tard dans la nuit.

Pendant ce temps, eux s’installaient dans la grande pièce qui bordait le jardin. Le matin, la lumière rasait les tatamis avant de venir les réveiller doucement. Ils dormaient ensemble dans deux tatamis réunis, serrés comme des loirs dans leurs terriers. Ils trouvaient invariablement leur petit déjeuner devant leur porte, préparé avec soin par leur vieille logeuse. Elle allait sur ses quatre-vingt ans, et se traînait le dos courbé. Mais sa maison était toujours immaculée. Lorsqu’ils rentraient le soir, elle les attendait sur le palier, et s’inclinait encore plus profondément pour les saluer. Elle leur faisait couler leur bain et cirait leurs chaussures. Elle les invitait à partager son salon le soir et elle les écoutait attentivement pendant qu’ils racontaient leurs journées. Elle Le prenait à ses côtés pendant que ses parents se plongeaient dans un roman ou regardaient la télévision, et lui montrait ses poupées de porcelaines, celles qui représentait l’empereur, l’impératrice, et la cour. Certaines avaient plus d’un siècle. Elle peignait leur cheveux, comme s’il s’était agit de ses propres enfants, avec des peignes de bois clair qu’Il aimait effleurer.

C’est au cours de ces cinq années qu’il avait passé à Tokyo qu’Il avait découvert la pièce qu’il lui manquait pour compléter le puzzle de son corps imparfait. La ville avait été son terrain de jeu, la drogue qui faisait fonctionner les mécanismes grippés de Son petit corps d’enfant. Il avait appris à y marcher avec des béquilles, en claudiquant derrière les corbeaux géants, appris à compter en allant tous les jeudi au Zojo-Ji, en dénombrant les trop nombreuses petites statues des Jizôs dédiées aux âmes des enfants morts-nés. Sa mère offrait à chacune d’elles des jouets ou des bonnets crochetés, pour les remercier d’avoir permis à Son fils de n’avoir pas subit le même sort. Ils en sortaient pour aller manger des sandwich à la l’oeuf et la mayonnaise à l’ombre de la Tour de Tokyo. Il en faisait chaque semaine, par tous les temps, une photo qu’il collait dans un album d’impressions, qu’il mettait sous son oreiller avant de dormir. Il flânait dans Shinjuku, au milieu des touristes, s’imprégnant des rires du monde entier. Se faufilait dans les interstices de Ginza pour humer le parfum luxueux des femmes riches qui descendaient de longues voitures d’un noir étincelant aux vitres fumées, couvertes de fourrures de renard où il pouvait parfais apercevoir l’ombre moqueuse d’un kitsune attendant l’heure de la vengeance. Les dimanches, il entrainait son père, coiffé d’un bob de toile bleu passé, son appareil photo en bandoulière, au Senso-ji. Ils pénétraient dans le temple avec cérémonie, et pendant que son père marquait son respect à Kannon, Il s’emparait du lourd appareil, le dirigeait maladroitement vers le plafond de ses mains d’enfants, et essayait de saisir le fugace dragon qui enroulait ses écailles peintes dans les ombres des poutres. Mais toujours, l’animal malicieux lui échappait, et les photos que son père développait longuement dans la salle de bain de la guesthouse transformée en chambre noire, ressortaient floues. Et chaque dimanche, Il recommençait, persuadé qu’un jour, le sourire du dragon serait une invitation plutôt qu’un défi et que cette photo lui serait offerte en récompense de sa patience et de sa persévérance.

Lorsqu’il allait à la clinique, les fenêtres de sa chambre de malade donnait sur la mer et il rêvait de bateaux de pirates et d’un royaume magique gisant sous la mer dans la baie de Tokyo. Les douloureux traitements que lui imposait le médecin pour soigner ses crises d’asphyxies s’estompaient au contact de l’air marin qui venait lui chatouiller les narines, malgré l’épais verre des carreaux. Il pouvait entendre les cris de mouettes, l’appel de la criée, même s’il était trop loin pour que le son porte. Il les entendait dans le colimaçon secret de ses oreilles, qui portait jusqu’au vestibule de son tympan, il pouvait entendre les sons secrets de la ville, quel que soit l’endroit où il se trouvait. Comme si son corps tout entier avait apprivoisé les vibrations de Tokyo.

Lorsqu’ils avaient quitté la ville, quand Son père avait obtenu un poste fixe dans une grande entreprise de Kyoto, Il avait été dévasté.
Il n’était jamais allé à l’école à Tokyo. Il avait observé les enfants de loin, crier et se battre dans les cour des jardins d’enfants. Mais il avait été jugé trop fragile pour supporter un tel traitement. Mais son père avait accepté le poste de Kyoto lorsque le médecin en cachemire leur avait assuré qu’il pouvait enfin vivre une vie à peu près normale. Le mettre à l’école, le confronter aux enfants de son âge avait été la seconde épreuve que ses parents lui avaient imposée, pour le fortifier, après l’avoir arraché à son poumon tokyoïte. Il l’avait vécu comme une agression de plus. Sa haine de la ville était née de cette violente confrontation. Kyoto pouvait être la plus belle, la plus douce ville du monde pour les touristes, elle pouvait remplir sa père de bonheur, il la vivait comme un corps étranger qu’on lui avait enfoncé dans le ventre, avec lequel il fallait vivre en crispant les poings et en marchant dans la vie raide comme la probité.

Il acquit après des camarades de classes qu’il se fit à l’école une réputation d’intégrité rigide qui lui valu le surnom de Samouraï. On lui faisait confiance pour protéger les faibles mais on l’excluait des coteries adolescentes. Il ne vécut pas les angoisses et les excitations de son âge. Sa jambe tordue, son souffle court n’étaient que des éléments supplémentaires qui l’excluaient tout en lui conférant une aura morose de valeur morale dont il se serait bien passé. Il recherchait une normalité que personne ne souhaitait lui accorder. Lorsqu’il avait quatorze ans, l’un de leurs professeurs avaient organisé un sondage pour savoir où ils se voyaient les uns et les autres vingt ou quarante ans plus tard, près de la moitié de la classe l’imagina dirigeant un parti politique ou carrément la Diète japonaise. Il avait accepté le présage sans ciller, les dents serrées, mais sur le chemin qui le ramenait chez lui, il avait exploser la vitrine d’un fabriquant de cerf-volants de sa canne.

Il avait passé les deux mois suivants à rembourser la vitrine, en venant travailler pour l’artisan chaque soir après l’école. Il balayait boutique et arrière boutique, réceptionnait les fournitures, rangeait et classait les précieux papiers qui servaient à confectionner les cerf-volants. Dès qu’il avait une minute de libre, il se glissait dans l’ombre de l’encadrement de la porte qui donnait sur l’atelier, et regardait le vieil homme fabriquer de grands papillons de plusieurs mètres de large. Il regardait les doigts patients assembler les fragiles structures de bois, puis tracer de fins filets de colle sur sur le papier avant d’assembler le tout (à compléter). Il avait de longs doigts fins et blancs, aux articulations épaisses, avec des ongles longs en forme d’amandes aux bords polis. Elles semblaient n’avoir pas vieilli comme le reste de son corps et voletaient, agiles, sur l’atelier, comme des créatures possédant leur propre propre anima. Le visage du vieil homme restait impassible, comme une statue, pendant qu’il travaillait. Seulement quand il soulevait le cerf-volant achever de sa table pour le faire onduler dans la lumière dans un bruissement de lumière souriait-il d’un fin sourire qui soulevait à peine la commissure de ses lèvres, mais éclairait son visage d’un éclat sauvage.

Lorsque les deux mois furent passés, le fabriquant Le fit asseoir sur un tabouret bancal près de l’atelier. Le tabouret était très bas, et Il se retrouva à lever le menton pour écouter le vieil qu’Il dépassait d’un tête lorsqu’ils étaient debout. L’homme parla peu. Il penchait à droite sa tête déplumée et clignait rapidement des yeux comme un oiseau curieux. Sa voix grave emplissait la pièce avant de s’estomper telle la brume sur la mer les soirs d’hiver. Il évoqua le bruit du vent, les kamis qui murmuraient à travers les feuilles des arbres et le mouvement du fil qui reliait l’homme qui le tenait  au cerf-volant qui chatouillait les orteils des dieux. Il lui proposa de Lui apprendre son métier. Il irait à l’université un jour, comme tous les autres jeunes de son âge, insista le vieil homme, mais la colère rentrée qui crépitait dans Son sang ne partirait pas à mesure que le savoir remplirait Son crâne. Il avait besoin qu’une autre forme de sagesse lui monte dans les veines. Apprendre à fabriquer des cerf-volants pouvait faire cela pour lui.

Il resta un moment silencieux. Il regarda les instruments de l’artisan alignés sur l’établi, par ordre de grandeur. Les manches étaient polis par l’usage, par le creux de la paume de l’homme qui les avait utilisés pendant plusieurs décennies. Les légères feuilles de papier mûrier chuchotaient doucement dans le courant d’air qui parcourait l’arrière-boutique. Il tendit les doigts pour les caresser et sentit un frisson remonter le long de son bras. Il hocha la tête sans rien dire. Le vieil homme siffla légèrement entre ses dents, et leur accord fut signé de cet échange.

XXX (à compléter)

A dix-huit ans, il essaya d’aller à l’université comme ses camarades. Mais la vie universitaire ne lui convenait pas. Les nuits sans sommeil à travailler sur des essais, dans le halo de sa lampe de bureau, pendant qu’autour de lui, la ville plongeait petit à petit dans le noir. Les heures de cours trop nombreuses, ses retards récurrents, après avoir regardé les étudiants courir à travers le campus, pendant qu’il forçait sur sa jambe, et souffrait jusqu’à ne plus pouvoir dormir la nuit. La pression des professeurs pour l’excellence, toujours plus loin, toujours, plus vite, toujours plus de compétition. Les entretiens privés où il fallait baisser la tête jusqu’à poser le menton dans le creux de son col de chemise entrouvert, pour signifier son respect au discours lénifiant et méprisant d’un vieux maître de conférence qui devisait sur l’inconséquence et la bêtise de la jeunesse. La vie collective étudiante trépidante, le travail de groupe où personne n’écrivait une idée valable, les repas en commun dans un bourdonnement insupportable, les vaisselles interminables dans les longues cuisines d’aluminium des résidences étudiantes, les fêtes improvisées, les beuveries, les bizutages. Encore et encore. Des cycles qui recommençait jusqu’à ne plus savoir distinguer le début du jour,du milieu de la nuit, rendre son étude sur les surréalistes français au professeur d’histoire antique chinoise, perdre sa canne dans un couloir et la repêcher au fond de la piscine du campus, regarder les filles rougir et l’éviter, les garçon ricaner et lui lancer des canettes dans les pieds, se perdre sur le campus, et partir écouter un cours sur la musique de Chopin, passer ses nuits assis sur le sol de la bibliothèque, une canette de bière encore fermée à la main en écoutant les étudiants en robotique expliquer le monde futur, les tours intelligentes, les robots pilotes d’avions, les prostituées androïdes.

Un matin, il se trouve incapable de se lever de son lit. Le regard fixé au plafond, il s’entendait hurler des ordres dans sa tête, intimant l’ordre à ses membres de bouger, mais il sentait couler sa volonté le long de ses muscles pour aller crisper ses doigts et ses orteils, sans parvenir à se dresser de plus de quelques centimètres. Il écouta les bruits de la résidence étudiante éclater autour de lui, l’eau coulant dans les tuyau dans les murs, les disputes entre colocs, glissant sur les moquettes des couloirs pour s’infiltrer sous les portes, des pieds lourds faire trembler les escaliers, et d’autres alertes sauter et courir sur les paliers intermédiaires. Il écouta la résidence se vider, la ville s’animer, les voitures klaxonner, les gens du quartiers se saluer, il entendit le marchand de primeur, un homme au visage rubicond qui ressemblait à un personnage d’un spectacle de marionnettes interpeller les vieilles dames pour leur souhaiter de gagner à la loterie, ou d’avoir un coup de téléphone de leurs petits-enfants. Seul son corps restait mort.

Son cœur battait à tout allure, le sang cognait dans ses temps, ses poignet, mais ses muscles semblaient s’être tous atrophiés. Il resta ainsi toute la matinée. Petit à petit, la fatigue s’estompa pour laisser place à des crampes. Vers le milieu de l’après-midi, il réussit à se trainer hors de sa petite chambre et descendit les escaliers sur les fesses jusqu’au rez-de-chaussée, où se trouvaient les téléphones publics de la résidence. Le combiné collé à l’oreille, assis sur le carrelage glacé, le dos contre le mur de plâtre sale, il écouta la tonalité et imagina la sonnerie résonner dans les longues pièces vides de la maison de ses parents. Il imagina sa mère au jardin, les genoux dans la terre, un carré de coton noué autour d’un chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, creusant un trou pour planter un arbuste. Derrière ses paupières closes, il la vit se lever en se tenant les reins, ses lombaires la faisaient souffrir depuis quelques années, mais elle refusaient de se soigner par autre chose que le jardinage et la méditation. Elle quittait ses gants pour les poser sur la petite table de bois près de la porte-fenêtre, elle enlevait ses bottes de jardinage sur un papier journal posé exprès sous la table, et elle ouvrait la porte-fenêtre d’un geste ample. L’odeur cirée de la salle à manger lui sautait au nez, et elle souriait. Elle cirait sa table et sa commode de famille toutes les semaines. Elle entrait légère dans la pièce et glissait sur le parquet jusqu’au salon, où elle décrochait le téléphone. Elle enfilait son masque de respectabilité professionnelle qu’elle prenait chaque fois qu’elle téléphonait, persuadée que les attitudes voyageaient en même temps que la voix sur les ondes.

Il sentit une larme couler sur Sa joue en entendant le déclic, et le souffle court, chuchota avant même qu’elle eut pu prononcer son mochi mochi, c’est revenu, c’est revenu, je ne sais pas comment, mais c’est revenu, revenez me chercher, le dragon est revenu.
Il ne retourna jamais à l’université.

Ils firent le voyage jusqu’à Tokyo, un jeudi, parmi les hommes d’affaires et les touristes. Ses parents, les bras passé sous ses aisselles, servaient de soutien à son corps épuisé, comme un oeuf bien coincé dans son coquetier. Il resta collé à la vitre du trin pendant trois heures, sentant plus mou qu’une méduse, incapable même de mener une conversation. Lorsqu’ils arrivèrent, le médecin au cachemire les attendait à l’entrer de son service, les mains croisées dans le dos. Il s’était tassé, mais pas voûté, il avait toujours cette air solennel de gardien d’un royaume sacré, et continuait de dépasser ses jeunes collège de sa stature et de sa présence magnétique. Il leur réserva plus d’une heure de consultation sur son planning chargé, et ordonna de nombreux examens à faire dans la journée. On Lui fit plusieurs prises de sang, il Lui fallu essayer de marcher sur des tapis roulant, respirer dans des tubes, serrer des objets de différentes textures dans ses main, faire plusieurs radios. Lorsqu’il se retrouva coincé dans le poumon électronique/électrique, il se demanda si la vie des poupées vaudous ressemblait à cela. Il essaya de rire de cette idée absurde, mais ne réussit qu’à se provoquer une quinte de toux.

Le médecin parla longtemps mais Il entendait sa voix à travers un brouillard, comme si son cerveau s’éparpillait au contact du monde extérieur. Il l’imaginait comme une galaxie en expansion, dont chaque soleil — chaque neurone — devenait un peu plus distant de ses frères de lumière et qu’à chaque fois que l’un d’eux gagnait son indépendance, il perdaient à jamais la possibilité de faire un jour communiquer leurs systèmes. Un univers de silence piqué d’étoile brillantes à jamais inaccessibles.

Il fut question d’un syndrome, grave, inexpliqué, qui touchaient certains anciens malades de la polio. Une résurgence, plusieurs décennies après la fin officielle des ravages du virus. Parfois à peine quinze ans. Il faisait parti de cette fourchette basse. Personne ne comprenait pourquoi la maladie trouvait un autre chemin pour revenir. C’était un écueil à la science. Oui. Oui. La maladie restait. Elle ne serait pas aussi violente que les premières crises. Elle serait insidieuse, lente. De la fatigue, des problèmes respiratoires, des problèmes de sommeil,… Il écouta la liste, interminable, et ne pu s’empêcher de sourire. Jamais il ne serait président de la Diète, jamais il trait les grandes choses qu’on lui avait prédite. Il ne le ressenti ni comme un soulagement, ni comme un pincement au coeur. Pour lui, c’était une plaisanterie qui crevait comme une baudruche. Et cela le faisait rire intérieurement, nerveusement, pour ne pas avoir à pleurer sur ses perspectives d’avenir. Il aurait une vie triste et étriquée. Il ne pourrait jamais faire une travail trop fatiguant, il ne pourrait jamais prendre le métro tous les jours pour aller travailler, jamais avoir trop de collègues qui Le fatigueraient. Il serait toujours pire qu’un infirme, Il serait un être humain en déliquescence permanente.

Il se réinstalla chez ses parents, dans Sa chambre d’adolescent. Le portrait d’Albert Einstein, langue tirée, faisait face à un poster d’Iron Maiden (?). Sur l’un des murs s’alignaient les différentes cannes et béquilles qu’Il avait usées au cours des années, classées par ordre de grandeur. A leur pieds, les chaussures orthopédiques correspondantes, griffées par l’usage. Son bureau, inchangé depuis Son entrée au collège, où on Lui avait offert en grande cérémonie un bureau de grand qui aujourd’hui apparaissait presque comme une miniature de meuble. Ses cahiers était sagement rangés, attendant qu’une main nostalgique les ouvre à nouveau. La chambre était impeccable, pas un gramme de poussière pour Le faire tousser, alors qu’Il n’y avait pas mis les pieds de plusieurs mois. Mais Sa mère l’avait récurée comme un sanctuaire.

Les mois passaient comme un rêve, pendant qu’il errait désœuvré dans la maison ou dans le quartier. Il n’avait rien d’autre à faire que de lutter contre la fatigue et les crampes. Son corps lui intimait l’ordre de rester allonger au lit chaque matin, et chaque matin, son travail, son métier, était de forcer ce corps à bouger. Parfois, il n’allait pas plus loin que le jardin, dont il faisait le tour en somnambule, souvent aidé de sa mère qui le couvait. Les meilleurs jours, il réussissait à marcher une petite heure dans le quartier, dont il découvrait les habitants qu’il avait ignoré enfants, trop fier et évaporé pour s’intéresser aux vieilles personnes.

Au cours des mois qui suivirent son échec à l’université, il appris le nom du cinquantenaire agoraphobe qui se dissimulait derrière ses rideaux au croisement de sa rue, et qui le saluait timidement à chacun de ses passages. Il découvrit la vieille femme dont le frère avait eu la polio et qui lui conseillait des cataplasme de grand-mère fort efficace. Il appris à se rendre utile, en allant établir des listes de courses dans les commerces proches pour tous les vieillards plus invalides que lui, et organisait auprès des jeunes du quartier un tour de rôle par aller porter ces courses auprès de leur propriétaires. Il devint connu de tous comme une main aidante, discrète. Alors qu’il avait l’impression de n’être plus rie, qu’une ombre parmi les vivants, il devint en réalité indispensable à son petit quartier.

A deux rues de la maison de ses parents, quand il prenait sur la droite, il longeait le cimetière avant d’arriver à un minuscule autel shintô au coin, et sur le muraille, il trouva un jour une grue fabriquée en papier par une main inconnue. Bleue claire, elle portait en rouge vif un coup de tampon de son nom. Au cours des jours qui suivirent, les grues se multiplièrent, certaines faites avec une habilité qui dénotaient une longue expérience, d’autre malhabiles, mais émouvantes. Toutes portaient cependant cette même impression des quatre kanjis qui formaient son nom, et qui étaient des kanjis suffisamment rares pour avoir demandé une commande spéciale chez un fabricant de tampons. Certains jours, il rentrait en tenant coincé dans le berceau de ses bras des brassée des ces grues multicolores, que sa mère enfilaient ensuite consciencieusement sur un fil. Ils les suspendaient ensuite aux murs de sa chambre, qui finirent par être couverts intégralement. Il ne sut jamais qui les fabriquait.

Un jour, il tomba sur les écrits de sa mère. Sa monographie sur les anarchistes Itô Noe et Ôsugi Sakae, une étude sur la représentation dans la femme japonaise idéale dans l’estampe pendant la guerre-russo-japonaise de 1905, un article sur l’introduction du costume occidental à la cour impériale comme objet politique, et bien d’autres encore. Remplissant des carnets entiers, ces textes avaient été rangés dans la bibliothèque de sa mère, où ils avaient pris la poussière. Il passa deux semaines à tout éplucher, puis téléphona à un de ses anciens amis de l’université. Il lui demanda d’emprunter des livres à la bibliothèque universitaire pour lui. Et dans les mois qui suivirent, il étudia la validité des thèses de sa mère, cherchant à savoir si elles étaient obsolètes. Il découvrit qu’au contraire sa mère traçait son propre chemin, débroussaillant les voies peu empruntées de l’histoire du Japon, des opinions divergentes du consensus général, d’une originalité presque radicale. Sans en avoir l’air, sa mère remettait en cause des concepts connus, des doñas indiscutables, les retournant comme des gants, taillant à grand coup de ciseaux dans le tissu des certitudes universitaires. Il avait entre les mains le trésor d’une vie, que sa mère avait rangé dans un classeur marron raccommodé à grands bouts de scotch de bricolages, et oublié pour aller prendre soin de ses hortensias.

Sans rien lui en dire, il envoya un article à plusieurs magazines scientifiques, et à quelques maison d’éditions universitaires. Il fut refusé partout sauf par une revue étudiante d’avant-garde au tirage limité. L’article paru dans l’anonymat, et pendant plusieurs mois n’eut absolument aucun écho. Un jour pourtant, sa mère reçu une longue lettre d’un éminent professeur d’histoire, depuis longtemps à la retraite, qui lui exprimait son admiration. Il était absent lorsque la lettre arriva, et sa mère la découvrit dans la boite aux lettres.
Elle l’a lu debout devant la boite, d’abord incrédule, puis furieuse de découvrir ce que son fils avait fait sans rien lui en dire. De rage, elle arracha toutes les guirlandes de grues suspendues dans Sa chambre et les traina derrière elle jusqu’au fond du jardin. Elle tira son vieux bidon d’essence qui lui servait à brûler les feuilles mortes, jeta les guirlandes dedans et mit le feu à l’ensemble. Elle regarda en pleurant les jolies couleurs se racornir et les ailes de papiers noircir avant de s’enflammer avec une leur bleutée. Quand il revint, il la trouva assise à la table de la salle à manger, le nez et les sourcils noirs de suie, des pansement sur le bout de ses doigts brûlés, triant les grues qui avaient survécu des débris des autres, essayant de sauvegarder quelques morceaux du désastre.

Il n’avait jamais vu sa mère se mettre en colère. Elle lui était toujours apparue comme une femme énergique, mais contrôlée. Il lui pardonna facilement pour les grues, mais refusa son obstination à ne pas faire publier ses oeuvres. Elle essaya de lui expliquer sa peur du rejet, de ne pas être comprises du milieux scientifiques, d’être dénoncée pour son manque de spécialité, une économiste qui écrivaient de soufrages d’histoire et de réflexion politique. Elle parla de sa colère qui exploserait à chaque refus d’un éditeur, à chaque critique, mais il balaya ses arguments comme insensés. Son travail était trop brillant, argumentait-il, pour être oublié dans un coin. Elle allait revitaliser la recherche, révolutionner les modes de pensée. Elle le regarda avec un sourire triste et moqua gentiment sa naïveté. La recherche n’avait pas envie d’être révolutionnée, et la revitalisation, c’était tout juste bon pour les publicités pour shampoing.

XXX (à compléter)

A vingt-et-un ans, il trouva une annonce dans un journal national, coincée entre une annonce pour la vente d’un aspirateur ancien et une annonce pour la création d’un club de baseball pour juniors. Quelques lignes rédigées dans un japonais très soigné, presque ampoulé, pour proposer un emploi dans une vieille demeure à Kyoto. L’annonce, trop courte, ne précisait pas de quel type de travail il s’agissait. A peine fournissait-elle une adresse où envoyer un courrier pour postuler. Aucun numéro de téléphone, ni même le nom de la personne auprès de qui postuler. Mais l’adresse était à Meguro. Il songea aux corbeaux et à l’odeur du large, aux ombres de Ginza, au dragons insaisissable du Senso-Ji. Il passa la nuit à rédiger une lettre de motivation. Au matin, le sol de sa chambre était jonché de brouillons froissés, et il avait mal à la nuque. Mais sa lettre rédigée à l’encre violette sur un washi originellement destiné à devenir un dragon volant, partie à la poste à la première heure.

Chaque jour, il allait relever le courrier et rentrait l’air sombre. Son humeur resta morose pendant plus d’un mois jusqu’à ce que la réponse arrive. L’enveloppe, était faite d’un papier mûrier épais d’une qualité exceptionnelle. Il n’en avait jamais vu de pareil. Il osa à peine la prendre dans la boite. Elle pesait lourd dans sa paume. Il s’installa à la table de la salle à manger pour l’ouvrir. A l’heure où le courrier arrivait, son père était au travail, et sa mère faisait ses recherches à la bibliothèque de l’université. La maison vide était tout à lui. Il ouvrit la lettre dans un silence limpide. Une clé tomba sur la table de bois avec un claquement sec.

C’était une clé assez ordinaire. Un clé de vieille maison européenne, qu’on ne trouvait plus maintenant que dans les vieux tiroirs de greniers. Elle était en fer forgé, et l’on pouvait voir qu’elle avait rouillée puis avait soigneusement été grattée avec de la paille de fer pour la rendre à nouveau utilisable. Elle pesait lourd dans la main, plus lourd qu’elle n’aurait dû. Il se demanda si elle n’avait pas une âme de plomb, ce qui était une étrange façon de fabriquer une clé.

Il déplia la lettre avec difficulté, car elle était pliée d’une étrange façon. Il la retourna dans tous les sens pour essayer de découvrir quel bout il fallait tirer en premier, jusqu’à ce qu’une minuscule goutte rouge vif de cire à cacheter séchée attira (attire ?) son regard. Il introduisit un doigts entre les feuillets ainsi marqués et souleva doucement le soufflet qu’il formaient. La lettre s’ouvrit comme une fleur. Il ne put s’empêcher d’être agacer de cette fantaisie. Malgré ses quelques années d’apprentissage auprès du fabricant de cerf-volant, il n’avait pas réussi à capter cette capacité à faire de la magie rien qu’en soufflant sur la sciure de bois ou en faisant bruisser un papier froissé. Il craignait de ne pas faire bonne impression auprès d’un employeur potentiel fantasque, d’être trop rigide. Son handicap était déjà bien assez embarrassant.

La lettre ne le rassura pas vraiment. Il n’était toujours pas question de qualifications obligatoires, ni du type de tâches à fournir pour le travail proposé. En fait, la lettre commençait même par une description poétique du temps qu’il faisait à Tokyo en ce début d’automne. Il lu avec incrédulité une digression sur les vols bas des oiseaux sur les eaux de la Sumida, et une comparaison avec les hérons sur la Kamo. Il ne s’était jamais intéressé au hérons, ni à la Kamo. S’il gardait le souvenir de la Sumida, c’était parce qu’elle était le fleuve de Tokyo, mais en réalité, il aurait été bien incapable de se souvenir de l’avoir traversée sur un pont, ou d’en avoir nourri les oiseaux depuis un parc. Il connaissait la Kamo, parce qu’elle coulait de la manière la plus ennuyeuse possible près de son école primaire, et qu’il la longeait à pied, lorsque sa mère venait le chercher à la fin des cours, pour l’emmener manger une pâtisserie dans une petite maison de thé traditionnelle pas très loin. Il y avait bien dans son souvenir quelques oiseaux arrogants sur cette rivière, mais rien qui lui ait donné envie de prendre le risque de s’approcher pour se prendre un coup de bec.

Il  décida d’acheter dès le lendemain un guide des oiseaux de Kyoto et de le lire dans le Shinkansen qui l’emmènerait à Tokyo. Car après plus d’une page sur le temps et la faune tokyoïte, la lettre finissait sur une invitation — suite à sa très intéressante lette de candidature — à venir dans la capitale pour la semaine suivante pour faire connaissance. La lettre, bien qu’écrite avec une calligraphie japonaise particulièrement précieuse, était signée d’une initiale en alphabet latin, un M. Il aurait été bien incapable de décider s’il allait rencontrer un homme ou une femme.

Nanowrimo, jour 4

Aujourd’hui, séance de rattrapage, j’ai écrit 2447 mots ! Ouf ! Je suite toujours 580 mots en dessous de la moyenne générale de mots à produire, mais pour moi, produire autant en un seul jour, c’est un exploit. Écrire est un processus long et difficile pour moi, comme une extraction des idées de mon cerveau faite à l’aide de forceps. Pour cette partie, je suis remonter un peu dans mon texte pour remplir des blancs que j’avais laissés exprès. En rouge foncé, une phrase écrite (à moitié) le deuxième jour du Nano :

A dix-huit ans, il essaya d’aller à l’université comme ses camarades. Mais la vie universitaire ne lui convenait pas. Les nuits sans sommeil à travailler sur des essais, dans le halo de sa lampe de bureau, pendant qu’autour de lui, la ville plongeait petit à petit dans le noir. Les heures de cours trop nombreuses, ses retards récurrents, après avoir regardé les étudiants courir à travers le campus, pendant qu’il forçait sur sa jambe, et souffrait jusqu’à ne plus pouvoir dormir la nuit. La pression des professeurs pour l’excellence, toujours plus loin, toujours, plus vite, toujours plus de compétition. Les entretiens privés où il fallait baisser la tête jusqu’à poser le menton dans le creux de son col de chemise entrouvert, pour signifier son respect au discours lénifiant et méprisant d’un vieux maître de conférence qui devisait sur l’inconséquence et la bêtise de la jeunesse. La vie collective étudiante trépidante, le travail de groupe où personne n’écrivait une idée valable, les repas en commun dans un bourdonnement insupportable, les vaisselles interminables dans les longues cuisines d’aluminium des résidences étudiantes, les fêtes improvisées, les beuveries, les bizutages. Encore et encore. Des cycles qui recommençait jusqu’à ne plus savoir distinguer le début du jour,du milieu de la nuit, rendre son étude sur les surréalistes français au professeur d’histoire antique chinoise, perdre sa canne dans un couloir et la repêcher au fond de la piscine du campus, regarder les filles rougir et l’éviter, les garçon ricaner et lui lancer des canettes dans les pieds, se perdre sur le campus, et partir écouter un cours sur la musique de Chopin, passer ses nuits assis sur le sol de la bibliothèque, une canette de bière encore fermée à la main en écoutant les étudiants en robotique expliquer le monde futur, les tours intelligentes, les robots pilotes d’avions, les prostituées androïdes.

Un matin, il se trouve incapable de se lever de son lit. Le regard fixé au plafond, il s’entendait hurler des ordres dans sa tête, intimant l’ordre à ses membres de bouger, mais il sentait couler sa volonté le long de ses muscles pour aller crisper ses doigts et ses orteils, sans parvenir à se dresser de plus de quelques centimètres. Il écouta les bruits de la résidence étudiante éclater autour de lui, l’eau coulant dans les tuyau dans les murs, les disputes entre colocs, glissant sur les moquettes des couloirs pour s’infiltrer sous les portes, des pieds lourds faire trembler les escaliers, et d’autres alertes sauter et courir sur les paliers intermédiaires. Il écouta la résidence se vider, la ville s’animer, les voitures klaxonner, les gens du quartiers se saluer, il entendit le marchand de primeur, un homme au visage rubicond qui ressemblait à un personnage d’un spectacle de marionnettes interpeller les vieilles dames pour leur souhaiter de gagner à la loterie, ou d’avoir un coup de téléphone de leurs petits-enfants. Seul son corps restait mort.

Son cœur battait à tout allure, le sang cognait dans ses temps, ses poignet, mais ses muscles semblaient s’être tous atrophiés. Il resta ainsi toute la matinée. Petit à petit, la fatigue s’estompa pour laisser place à des crampes. Vers le milieu de l’après-midi, il réussit à se trainer hors de sa petite chambre et descendit les escaliers sur les fesses jusqu’au rez-de-chaussée, où se trouvaient les téléphones publics de la résidence. Le combiné collé à l’oreille, assis sur le carrelage glacé, le dos contre le mur de plâtre sale, il écouta la tonalité et imagina la sonnerie résonner dans les longues pièces vides de la maison de ses parents. Il imagina sa mère au jardin, les genoux dans la terre, un carré de coton noué autour d’un chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, creusant un trou pour planter un arbuste. Derrière ses paupières closes, il la vit se lever en se tenant les reins, ses lombaires la faisaient souffrir depuis quelques années, mais elle refusaient de se soigner par autre chose que le jardinage et la méditation. Elle quittait ses gants pour les poser sur la petite table de bois près de la porte-fenêtre, elle enlevait ses bottes de jardinage sur un papier journal posé exprès sous la table, et elle ouvrait la porte-fenêtre d’un geste ample. L’odeur cirée de la salle à manger lui sautait au nez, et elle souriait. Elle cirait sa table et sa commode de famille toutes les semaines. Elle entrait légère dans la pièce et glissait sur le parquet jusqu’au salon, où elle décrochait le téléphone. Elle enfilait son masque de respectabilité professionnelle qu’elle prenait chaque fois qu’elle téléphonait, persuadée que les attitudes voyageaient en même temps que la voix sur les ondes.

Il sentit une larme couler sur Sa joue en entendant le déclic, et le souffle court, chuchota avant même qu’elle eut pu prononcer son mochi mochi, c’est revenu, c’est revenu, je ne sais pas comment, mais c’est revenu, revenez me chercher, le dragon est revenu.
Il ne retourna jamais à l’université.

Ils firent le voyage jusqu’à Tokyo, un jeudi, parmi les hommes d’affaires et les touristes. Ses parents, les bras passé sous ses aisselles, servaient de soutien à son corps épuisé, comme un oeuf bien coincé dans son coquetier. Il resta collé à la vitre du trin pendant trois heures, sentant plus mou qu’une méduse, incapable même de mener une conversation. Lorsqu’ils arrivèrent, le médecin au cachemire les attendait à l’entrer de son service, les mains croisées dans le dos. Il s’était tassé, mais pas voûté, il avait toujours cette air solennel de gardien d’un royaume sacré, et continuait de dépasser ses jeunes collège de sa stature et de sa présence magnétique. Il leur réserva plus d’une heure de consultation sur son planning chargé, et ordonna de nombreux examens à faire dans la journée. On Lui fit plusieurs prises de sang, il Lui fallu essayer de marcher sur des tapis roulant, respirer dans des tubes, serrer des objets de différentes textures dans ses main, faire plusieurs radios. Lorsqu’il se retrouva coincé dans le poumon électronique/électrique, il se demanda si la vie des poupées vaudous ressemblait à cela. Il essaya de rire de cette idée absurde, mais ne réussit qu’à se provoquer une quinte de toux.

Le médecin parla longtemps mais Il entendait sa voix à travers un brouillard, comme si son cerveau s’éparpillait au contact du monde extérieur. Il l’imaginait comme une galaxie en expansion, dont chaque soleil — chaque neurone — devenait un peu plus distant de ses frères de lumière et qu’à chaque fois que l’un d’eux gagnait son indépendance, il perdaient à jamais la possibilité de faire un jour communiquer leurs systèmes. Un univers de silence piqué d’étoile brillantes à jamais inaccessibles.

Il fut question d’un syndrome, grave, inexpliqué, qui touchaient certains anciens malades de la polio. Une résurgence, plusieurs décennies après la fin officielle des ravages du virus. Parfois à peine quinze ans. Il faisait parti de cette fourchette basse. Personne ne comprenait pourquoi la maladie trouvait un autre chemin pour revenir. C’était un écueil à la science. Oui. Oui. La maladie restait. Elle ne serait pas aussi violente que les premières crises. Elle serait insidieuse, lente. De la fatigue, des problèmes respiratoires, des problèmes de sommeil,… Il écouta la liste, interminable, et ne pu s’empêcher de sourire. Jamais il ne serait président de la Diète, jamais il trait les grandes choses qu’on lui avait prédite. Il ne le ressenti ni comme un soulagement, ni comme un pincement au coeur. Pour lui, c’était une plaisanterie qui crevait comme une baudruche. Et cela le faisait rire intérieurement, nerveusement, pour ne pas avoir à pleurer sur ses perspectives d’avenir. Il aurait une vie triste et étriquée. Il ne pourrait jamais faire une travail trop fatiguant, il ne pourrait jamais prendre le métro tous les jours pour aller travailler, jamais avoir trop de collègues qui Le fatigueraient. Il serait toujours pire qu’un infirme, Il serait un être humain en déliquescence permanente.

Il se réinstalla chez ses parents, dans Sa chambre d’adolescent. Le portrait d’Albert Einstein, langue tirée, faisait face à un poster d’Iron Maiden (?). Sur l’un des murs s’alignaient les différentes cannes et béquilles qu’Il avait usées au cours des années, classées par ordre de grandeur. A leur pieds, les chaussures orthopédiques correspondantes, griffées par l’usage. Son bureau, inchangé depuis Son entrée au collège, où on Lui avait offert en grande cérémonie un bureau de grand qui aujourd’hui apparaissait presque comme une miniature de meuble. Ses cahiers était sagement rangés, attendant qu’une main nostalgique les ouvre à nouveau. La chambre était impeccable, pas un gramme de poussière pour Le faire tousser, alors qu’Il n’y avait pas mis les pieds de plusieurs mois. Mais Sa mère l’avait récurée comme un sanctuaire.

Les mois passaient comme un rêve, pendant qu’il errait désœuvré dans la maison ou dans le quartier. Il n’avait rien d’autre à faire que de lutter contre la fatigue et les crampes. Son corps lui intimait l’ordre de rester allonger au lit chaque matin, et chaque matin, son travail, son métier, était de forcer ce corps à bouger. Parfois, il n’allait pas plus loin que le jardin, dont il faisait le tour en somnambule, souvent aidé de sa mère qui le couvait. Les meilleurs jours, il réussissait à marcher une petite heure dans le quartier, dont il découvrait les habitants qu’il avait ignoré enfants, trop fier et évaporé pour s’intéresser aux vieilles personnes.

Au cours des mois qui suivirent son échec à l’université, il appris le nom du cinquantenaire agoraphobe qui se dissimulait derrière ses rideaux au croisement de sa rue, et qui le saluait timidement à chacun de ses passages. Il découvrit la vieille femme dont le frère avait eu la polio et qui lui conseillait des cataplasme de grand-mère fort efficace. Il appris à se rendre utile, en allant établir des listes de courses dans les commerces proches pour tous les vieillards plus invalides que lui, et organisait auprès des jeunes du quartier un tour de rôle par aller porter ces courses auprès de leur propriétaires. Il devint connu de tous comme une main aidante, discrète. Alors qu’il avait l’impression de n’être plus rie, qu’une ombre parmi les vivants, il devint en réalité indispensable à son petit quartier.

A deux rues de la maison de ses parents, quand il prenait sur la droite, il longeait le cimetière avant d’arriver à un minuscule autel shintô au coin, et sur le muraille, il trouva un jour une grue fabriquée en papier par une main inconnue. Bleue claire, elle portait en rouge vif un coup de tampon de son nom. Au cours des jours qui suivirent, les grues se multiplièrent, certaines faites avec une habilité qui dénotaient une longue expérience, d’autre malhabiles, mais émouvantes. Toutes portaient cependant cette même impression des quatre kanjis qui formaient son nom, et qui étaient des kanjis suffisamment rares pour avoir demandé une commande spéciale chez un fabricant de tampons. Certains jours, il rentrait en tenant coincé dans le berceau de ses bras des brassée des ces grues multicolores, que sa mère enfilaient ensuite consciencieusement sur un fil. Ils les suspendaient ensuite aux murs de sa chambre, qui finirent par être couverts intégralement. Il ne sut jamais qui les fabriquait.

Un jour, il tomba sur les écrits de sa mère. Sa monographie sur les anarchistes Itô Noe et Ôsugi Sakae, une étude sur la représentation dans la femme japonaise idéale dans l’estampe pendant la guerre-russo-japonaise de 1905, un article sur l’introduction du costume occidental à la cour impériale comme objet politique, et bien d’autres encore. Remplissant des carnets entiers, ces textes avaient été rangés dans la bibliothèque de sa mère, où ils avaient pris la poussière. Il passa deux semaines à tout éplucher, puis téléphona à un de ses anciens amis de l’université. Il lui demanda d’emprunter des livres à la bibliothèque universitaire pour lui. Et dans les mois qui suivirent, il étudia la validité des thèses de sa mère, cherchant à savoir si elles étaient obsolètes. Il découvrit qu’au contraire sa mère traçait son propre chemin, débroussaillant les voies peu empruntées de l’histoire du Japon, des opinions divergentes du consensus général, d’une originalité presque radicale. Sans en avoir l’air, sa mère remettait en cause des concepts connus, des doñas indiscutables, les retournant comme des gants, taillant à grand coup de ciseaux dans le tissu des certitudes universitaires. Il avait entre les mains le trésor d’une vie, que sa mère avait rangé dans un classeur marron raccommodé à grands bouts de scotch de bricolages, et oublié pour aller prendre soin de ses hortensias.

Sans rien lui en dire, il envoya un article à plusieurs magazines scientifiques, et à quelques maison d’éditions universitaires. Il fut refusé partout sauf par une revue étudiante d’avant-garde au tirage limité. L’article paru dans l’anonymat, et pendant plusieurs mois n’eut absolument aucun écho. Un jour pourtant, sa mère reçu une longue lettre d’un éminent professeur d’histoire, depuis longtemps à la retraite, qui lui exprimait son admiration. Il était absent lorsque la lettre arriva, et sa mère la découvrit dans la boite aux lettres.
Elle l’a lu debout devant la boite, d’abord incrédule, puis furieuse de découvrir ce que son fils avait fait sans rien lui en dire. De rage, elle arracha toutes les guirlandes de grues suspendues dans Sa chambre et les traina derrière elle jusqu’au fond du jardin. Elle tira son vieux bidon d’essence qui lui servait à brûler les feuilles mortes, jeta les guirlandes dedans et mit le feu à l’ensemble. Elle regarda en pleurant les jolies couleurs se racornir et les ailes de papiers noircir avant de s’enflammer avec une leur bleutée. Quand il revint, il la trouva assise à la table de la salle à manger, le nez et les sourcils noirs de suie, des pansement sur le bout de ses doigts brûlés, triant les grues qui avaient survécu des débris des autres, essayant de sauvegarder quelques morceaux du désastre.

Il n’avait jamais vu sa mère se mettre en colère. Elle lui était toujours apparue comme une femme énergique, mais contrôlée. Il lui pardonna facilement pour les grues, mais refusa son obstination à ne pas faire publier ses œuvres. Elle essaya de lui expliquer sa peur du rejet, de ne pas être comprises du milieux scientifiques, d’être dénoncée pour son manque de spécialité, une économiste qui écrivaient de soufrages d’histoire et de réflexion politique. Elle parla de sa colère qui exploserait à chaque refus d’un éditeur, à chaque critique, mais il balaya ses arguments comme insensés. Son travail était trop brillant, argumentait-il, pour être oublié dans un coin. Elle allait revitaliser la recherche, révolutionner les modes de pensée. Elle le regarda avec un sourire triste et moqua gentiment sa naïveté. La recherche n’avait pas envie d’être révolutionnée, et la revitalisation, c’etait tout juste bon pour les publicités pour shampoing.

Nanowrimo, jour 3

Journée chargée par des activités annexes, je n’ai donc produit que 528 mots. C’est toujours la suite de que j’écris depuis 2 jours (ce ne sera pas toujours comme ça) :

C’était une clé assez ordinaire. Un clé de vieille maison européenne, qu’on ne trouvait plus maintenant que dans les vieux tiroirs de greniers. Elle était en fer forgé, et l’on pouvait voir qu’elle avait rouillée puis avait soigneusement été grattée avec de la paille de fer pour la rendre à nouveau utilisable. Elle pesait lourd dans la main, plus lourd qu’elle n’aurait dû. Il se demanda si elle n’avait pas une âme de plomb, ce qui était une étrange façon de fabriquer une clé.

Il déplia la lettre avec difficulté, car elle était pliée d’une étrange façon. Il la retourna dans tous les sens pour essayer de découvrir quel bout il fallait tirer en premier, jusqu’à ce qu’une minuscule goutte rouge vif de cire à cacheter séchée attira (attire ?) son regard. Il introduisit un doigts entre les feuillets ainsi marqués et souleva doucement le soufflet qu’il formaient. La lettre s’ouvrit comme une fleur. Il ne put s’empêcher d’être agacer de cette fantaisie. Malgré ses quelques années d’apprentissage auprès du fabricant de cerf-volant, il n’avait pas réussi à capter cette capacité à faire de la magie rien qu’en soufflant sur la sciure de bois ou en faisant bruisser un papier froissé. Il craignait de ne pas faire bonne impression auprès d’un employeur potentiel fantasque, d’être trop rigide. Son handicap était déjà bien assez embarrassant.

La lettre ne le rassura pas vraiment. Il n’était toujours pas question de qualifications obligatoires, ni du type de tâches à fournir pour le travail proposé. En fait, la lettre commençait même par une description poétique du temps qu’il faisait à Tokyo en ce début d’automne. Il lu avec incrédulité une digression sur les vols bas des oiseaux sur les eaux de la Sumida, et une comparaison avec les hérons sur la Kamo. Il ne s’était jamais intéressé au hérons, ni à la Kamo. S’il gardait le souvenir de la Sumida, c’était parce qu’elle était le fleuve de Tokyo, mais en réalité, il aurait été bien incapable de se souvenir de l’avoir traversée sur un pont, ou d’en avoir nourri les oiseaux depuis un parc. Il connaissait la Kamo, parce qu’elle coulait de la manière la plus ennuyeuse possible près de son école primaire, et qu’il la longeait à pied, lorsque sa mère venait le chercher à la fin des cours, pour l’emmener manger une pâtisserie dans une petite maison de thé traditionnelle pas très loin. Il y avait bien dans son souvenir quelques oiseaux arrogants sur cette rivière, mais rien qui lui ait donné envie de prendre le risque de s’approcher pour se prendre un coup de bec.

Il  décida d’acheter dès le lendemain un guide des oiseaux de Kyoto et de le lire dans le Shinkansen qui l’emmènerait à Tokyo. Car après plus d’une page sur le temps et la faune tokyoïte, la lettre finissait sur une invitation — suite à sa très intéressante lette de candidature — à venir dans la capitale pour la semaine suivante pour faire connaissance. La lettre, bien qu’écrite avec une calligraphie japonaise particulièrement précieuse, était signée d’une initiale en alphabet latin, un M. Il aurait été bien incapable de décider s’il allait rencontrer un homme ou une femme.

Nanowrimo, jour 2

J’ai continué le texte d’hier, remontant même de quelques lignes pour gonfler un peu la fin du texte d’hier. En rouge foncé, ce qui avait été écrit hier. 1424 mots, moins que ce que j’aurais dû produire pour garder le rythme. Pas grave.

Ils en sortaient pour aller manger des sandwich à la l’œuf et la mayonnaise à l’ombre de la Tour de Tokyo. Il en faisait chaque semaine, par tous les temps, une photo qu’il collait dans un album d’impressions, qu’il mettait sous son oreiller avant de dormir. Il flânait dans Shinjuku, au milieu des touristes, s’imprégnant des rires du monde entier. Se faufilait dans les interstices de Ginza pour humer le parfum luxueux des femmes riches qui descendaient de longues voitures d’un noir étincelant aux vitres fumées, couvertes de fourrures de renard où il pouvait parfais apercevoir l’ombre moqueuse d’un kitsune attendant l’heure de la vengeance. Les dimanches, il entrainait son père, coiffé d’un bob de toile bleu passé, son appareil photo en bandoulière, au Senso-ji. Ils pénétraient dans le temple avec cérémonie, et pendant que son père marquait son respect à Kannon, Il s’emparait du lourd appareil, le dirigeait maladroitement vers le plafond de ses mains d’enfants, et essayait de saisir le fugace dragon qui enroulait ses écailles peintes dans les ombres des poutres. Mais toujours, l’animal malicieux lui échappait, et les photos que son père développait longuement dans la salle de bain de la guesthouse transformée en chambre noire, ressortaient floues. Et chaque dimanche, Il recommençait, persuadé qu’un jour, le sourire du dragon serait une invitation plutôt qu’un défi et que cette photo lui serait offerte en récompense de sa patience et de sa persévérance.

Lorsqu’il allait à la clinique, les fenêtres de sa chambre de malade donnait sur la mer et il rêvait de bateaux de pirates et d’un royaume magique gisant sous la mer dans la baie de Tokyo. Les douloureux traitements que lui imposait le médecin pour soigner ses crises d’asphyxies s’estompaient au contact de l’air marin qui venait lui chatouiller les narines, malgré l’épais verre des carreaux. Il pouvait entendre les cris de mouettes, l’appel de la criée, même s’il était trop loin pour que le son porte. Il les entendait dans le colimaçon secret de ses oreilles, qui portait jusqu’au vestibule de son tympan, il pouvait entendre les sons secrets de la ville, quel que soit l’endroit où il se trouvait. Comme si son corps tout entier avait apprivoisé les vibrations de Tokyo.

Lorsqu’ils avaient quitté la ville, quand Son père avait obtenu un poste fixe dans une grande entreprise de Kyoto, Il avait été dévasté.

Il n’était jamais allé à l’école à Tokyo. Il avait observé les enfants de loin, crier et se battre dans les cour des jardins d’enfants. Mais il avait été jugé trop fragile pour supporter un tel traitement. Mais son père avait accepté le poste de Kyoto lorsque le médecin en cachemire leur avait assuré qu’il pouvait enfin vivre une vie à peu près normale. Le mettre à l’école, le confronter aux enfants de son âge avait été la seconde épreuve que ses parents lui avaient imposée, pour le fortifier, après l’avoir arraché à son poumon tokyoïte. Il l’avait vécu comme une agression de plus. Sa haine de la ville était née de cette violente confrontation. Kyoto pouvait être la plus belle, la plus douce ville du monde pour les touristes, elle pouvait remplir sa père de bonheur, il la vivait comme un corps étranger qu’on lui avait enfoncé dans le ventre, avec lequel il fallait vivre en crispant les poings et en marchant dans la vie raide comme la probité.

Il acquit après des camarades de classes qu’il se fit à l’école une réputation d’intégrité rigide qui lui valu le surnom de Samouraï. On lui faisait confiance pour protéger les faibles mais on l’excluait des coteries adolescentes. Il ne vécut pas les angoisses et les excitations de son âge. Sa jambe tordue, son souffle court n’étaient que des éléments supplémentaires qui l’excluaient tout en lui conférant une aura morose de valeur morale dont il se serait bien passé. Il recherchait une normalité que personne ne souhaitait lui accorder. Lorsqu’il avait quatorze ans, l’un de leurs professeurs avaient organisé un sondage pour savoir où ils se voyaient les uns et les autres vingt ou quarante ans plus tard, près de la moitié de la classe l’imagina dirigeant un parti politique ou carrément la Diète japonaise. Il avait accepté le présage sans ciller, les dents serrées, mais sur le chemin qui le ramenait chez lui, il avait exploser la vitrine d’un fabriquant de cerf-volants de sa canne.

Il avait passé les deux mois suivants à rembourser la vitrine, en venant travailler pour l’artisan chaque soir après l’école. Il balayait boutique et arrière boutique, réceptionnait les fournitures, rangeait et classait les précieux papiers qui servaient à confectionner les cerf-volants. Dès qu’il avait une minute de libre, il se glissait dans l’ombre de l’encadrement de la porte qui donnait sur l’atelier, et regardait le vieil homme fabriquer de grands papillons de plusieurs mètres de large. Il regardait les doigts patients assembler les fragiles structures de bois, puis tracer de fins filets de colle sur sur le papier avant d’assembler le tout (à compléter). Il avait de longs doigts fins et blancs, aux articulations épaisses, avec des ongles longs en forme d’amandes aux bords polis. Elles semblaient n’avoir pas vieilli comme le reste de son corps et voletaient, agiles, sur l’atelier, comme des créatures possédant leur propre propre anima. Le visage du vieil homme restait impassible, comme une statue, pendant qu’il travaillait. Seulement quand il soulevait le cerf-volant achever de sa table pour le faire onduler dans la lumière dans un bruissement de lumière souriait-il d’un fin sourire qui soulevait à peine la commissure de ses lèvres, mais éclairait son visage d’un éclat sauvage.

Lorsque les deux mois furent passés, le fabriquant Le fit asseoir sur un tabouret bancal près de l’atelier. Le tabouret était très bas, et Il se retrouva à lever le menton pour écouter le vieil qu’Il dépassait d’un tête lorsqu’ils étaient debout. L’homme parla peu. Il penchait à droite sa tête déplumée et clignait rapidement des yeux comme un oiseau curieux. Sa voix grave emplissait la pièce avant de s’estomper telle la brume sur la mer les soirs d’hiver. Il évoqua le bruit du vent, les kamis qui murmuraient à travers les feuilles des arbres et le mouvement du fil qui reliait l’homme qui le tenait  au cerf-volant qui chatouillait les orteils des dieux. Il lui proposa de Lui apprendre son métier. Il irait à l’université un jour, comme tous les autres jeunes de son âge, insista le vieil homme, mais la colère rentrée qui crépitait dans Son sang ne partirait pas à mesure que le savoir remplirait Son crâne. Il avait besoin qu’une autre forme de sagesse lui monte dans les veines. Apprendre à fabriquer des cerf-volants pouvait faire cela pour lui.

Il resta un moment silencieux. Il regarda les instruments de l’artisan alignés sur l’établi, par ordre de grandeur. Les manches étaient polis par l’usage, par le creux de la paume de l’homme qui les avait utilisés pendant plusieurs décennies. Les légères feuilles de papier mûrier chuchotaient doucement dans le courant d’air qui parcourait l’arrière-boutique. Il tendit les doigts pour les caresser et sentit un frisson remonter le long de son bras. Il hocha la tête sans rien dire. Le vieil homme siffla légèrement entre ses dents, et leur accord fut signé de cet échange.

XXX (à compléter)

A dix-huit ans, il essaya d’aller à l’université comme ses camarades. Mais la vie universitaire …

XXX (à compléter)

A vingt-et-un ans, il trouva une annonce dans un journal national, coincée entre une annonce pour la vente d’un aspirateur ancien et une annonce pour la création d’un club de baseball pour juniors. Quelques lignes rédigées dans un japonais très soigné, presque ampoulé, pour proposer un emploi dans une vieille demeure à Kyoto. L’annonce, trop courte, ne précisait pas de quel type de travail il s’agissait. A peine fournissait-elle une adresse où envoyer un courrier pour postuler. Aucun numéro de téléphone, ni même le nom de la personne auprès de qui postuler. Mais l’adresse était à Meguro. Il songea aux corbeaux et à l’odeur du large, aux ombres de Ginza, au dragons insaisissable du Senso-Ji. Il passa la nuit à rédiger une lettre de motivation. Au matin, le sol de sa chambre était jonché de brouillons froissés, et il avait mal à la nuque. Mais sa lettre rédigée à l’encre violette sur un washi originellement destiné à devenir un dragon volant, partie à la poste à la première heure.

Chaque jour, il allait relever le courrier et rentrait l’air sombre. Son humeur resta morose pendant plus d’un mois jusqu’à ce que la réponse arrive. L’enveloppe, était faite d’un papier mûrier épais d’une qualité exceptionnelle. Il n’en avait jamais vu de pareil. Il osa à peine la prendre dans la boite. Elle pesait lourd dans sa paume. Il s’installa à la table de la salle à manger pour l’ouvrir. A l’heure où le courrier arrivait, son père était au travail, et sa mère faisait ses recherches à la bibliothèque de l’université. La maison vide était tout à lui. Il ouvrit la lettre dans un silence limpide. Une clé tomba sur la table de bois avec un claquement sec.

Nanowrimo, jour 1

Avec une amie, on a décidé de faire Nanowrimo ensemble, cette année, ce qui est un bon moyen d’augmenter se productivité, ce qui est mon principal problème. Je suis capable de psychoter 2 heures sur un paragraphe, au lieu d’avancer, d’avancer, d’avancer, et d’éditer plus tard.

Voilà donc le résultat de mon premier jour de Nano, 1688 mots, premier jet, relecture superficielle sans psychotage ^^ » :

Tokyo était son poumon gauche, celui qui se collait au coeur pour lui former un berceau et épousait le moindre de ses battements.

Lorsqu’Il était né, l’une des sages-femmes L’avait pris dans ses bras, posé contre sa poitrine, elle avait senti Sa cage thoracique ployer sous la pression. Le poumon droit était parfait, mais le gauche était atrophié. Sur les radiographies, Son cœur pendouillait comme un lustre au bout d’une longe trop longue au dessus d’une petite masse sombre qui ressemblait à une feuille de papier brûlé racorni.

Jamais Il n’aurait dû survivre, mais Son corps s’était accroché malgré tout, obsédé par l’idée que le vide de Sa poitrine n’attendait que d’être rempli. Les médecin refusaient de lui faire la moindre vaccination, trop fragile, les conséquences affreuses qui auraient pu en résulter leur seraient retomber dessus. Chaque matin, en ouvrant le journal, Sa mère fondait en larmes. On y parlait du miracle permanent de vivre les années 70, alors que ses parents se battaient contre une médecine des années 50.

Il avait contracté la polio dans l’année.

Les mêmes médecins leur avaient fait la leçon, un enfant pareil, il leur fallait prendre conscience du poids qu’Il représenterait pour la société, Le laisser vivre, non, il fallait être raisonnables, de toute façon, avec un poumon en moins, la maladie le tuerait avant un mois.

Ses parents avaient empaqueté leurs affaires en trois jours, laissant la vieille maison de famille de Kanazawa endeuillée de draps blancs sur les meubles qu’ils n’avaient pu mettre dans la voiture. Son père avait quitté son entreprise sans même prendre le temps d’y demander un transfert.

Il était comptable dans un bureau, sa mère, autrefois, y était secrétaire à un autre étage de la même entreprise. Il s’y était rencontré, quand elle parcourait les cubes des open-space pour apporter le café. Il avait aimé l’air de colère renfrognée qu’elle avait sur le visage, la brillante étudiante en économie réduite à taper des lettres et distribuer le café aux employés masculins sur trois étages, en talons aiguilles si hauts qu’ils lui mettaient les pieds en sang. Elle n’avait laissé éclater sa colère de ce traitement infâme auquel était soumises toutes les office ladies que lors de leurs cinquième rendez-vous. Elle avait parlé le feu aux joues pendant des heures, jusque tard dans la nuit, dans un petit café qui s’était peu à peu vidé de ses habitués alors qu’il l’écoutait pâle comme un mort, parlé jusqu’à avoir la langue sèche, les cordes vocales cassées, de politique, de droits des femmes, d’économie humanitaire. Lorsqu’elle avait expliqué son rêve d’écrire une étude poussée de l’assassinat par la police des anarchistes Itô Noe et Ôsugi Sakae en 1923, il l’avait interrompue pour la première fois, et l’avait demandée en mariage. Elle avait mis deux ans à lui répondre. Il avait patienté.

Elle avait démissionné pour écrire sa monographie, et chaque soir, quand il rentrait du travail, ils s’asseyaient en tailleur sur les tatamis, comme des gosses, pour discuter de ses progrès. Elle était une affreuse cuisinière, elle repassait des faux plis de guingois sur ses costumes, elle avait un système de rangement chaotique qui n’appartenait qu’à elle. Mais lorsqu’il rentrait d’un journée de colonne de chiffres, sa voix excitée, son enthousiasme débordant lui étaient devenus aussi indispensables que l’air qu’il respirait.

La naissance de leur fils n’avait rien changé. Il était devenu une partie indissociable de l’organisme vivant qu’ils s’étaient fabriqué, et Ses problème de santé étaient autant les leur que les Siens. Ils se sentaient dépérir de concert chaque fois qu’un de médecins de Kanazawa ouvrait la bouche pour parler de leur fils comme d’une souche morte à déraciner.

Alors ils avaient vidé leurs compte et étaient partis. Sans rien préparer, sans prévenir personne. A 300 kilomètres de là, ils s’étaient garés devant un minuscule bureau de poste de village, avait acheté une paire de cartes postales et de timbres, et assis sur les marches à l’extérieur, avait rédigé sur leurs genoux des excuses très formelles à leur parents.

Trente ans plus tard, Il avait retrouvé la carte que son père avait envoyée, épinglée au-dessus du bureau de son grand-père. Les coins jaunis et cornés, l’écriture mal-assurée, la carte ressemblait à la déclaration de sepukku d’un samouraï. Je disparais pour l’honneur de ma chair et de votre sang, père, soyez fier de mon sacrifice. Son grand-père paternel avait pardonné le premier, il avait aimé cette radicalité. Sa propre grand-mère était issu d’une famille de samouraïs, la vieille maison abandonnée dans ses draps de deuil avait été son héritage de famille. Ce sang sans concession qui coulait dans les veines de son fils et trouvait son égal dans celui de sa belle-fille lui plaisait. Pour lui, l’enfant cassé qu’ils avaient mis au monde était un défi lancé à leur sang de guerriers. Le voir survivre et tromper tous les pronostics des médecins était un devoir sacré, un devoir familial. Qu’importe si ses ancêtres samouraïs avaient pour certains été de pathétiques ronins sans le sou, vendant leurs services à des paysans. Son grand-père vivait dans sa propre conception du mythe.

Ils avaient descendu le Chubu, puis suivi la côte du Kansai jusqu’à Ise. Ils avaient regardé les rochers attachés l’un à l’autre par une corde, comme deux amoureux, avaient cherché à s’y retrouver, à y retrouver leur amour, mais ces rochers si distants ne leur parlaient que de fureur, lorsque les vagues les cognaient, et d’éloignement, d’entrave et non d’amour. Ils s’étaient sentis étrangers en leur propre pays. Chaque temple célèbre, chaque torii qu’ils avaient croisés sur la route leur était incongru, alors qu’ils avaient vécu entourés d’eux depuis leur enfance. Mais les choses, les gens, les mots avaient perdu la capacité de les retenir, ils dérivaient sans savoir où ils allaient, ce qu’ils cherchaient, dévorant les économies de plusieurs années.

Dans une gargote, sur le bord d’une autoroute, le petit avait fait une grave crise d’asphyxie. Un médecin assis seul à une table s’était levé et s’était approché d’eux en silence. Il dépassait d’une bonne tête tous les autres badauds. Habillé d’un costume trois pièces en cachemire gris, une pochette en soie d’un bleu électrique à la poitrine, il paraissait un kami descendu d’une montagne au milieu des routiers fatigués et des serveuses aux tabliers salis de tâches de ketchup. Il L’avait examiné longtemps, posant des questions courtes et très précises. Son visage impassible n’avait tressailli qu’en entendant parler de Son poumon manquant. Il L’avait regardé suffoquer d’un œil inquisiteur, il l’avait regarder lutter avec rage contre la paralysie qui prenait son seul poumon, et gagner. Il Lui avait injecté un antalgique qu’il avait dans sa mallette, puis il avait donné sa carte à Ses parents. Le papier en était velouté, les lettres embossés. C’était une carte d’une clinique privée tokyoïte. Il avait refusé les excuses de Ses parents qui n’avaient pas les moyens, il leur avait ordonné de lui confier leurs fils. Il était un cas exceptionnel.

C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés à Tokyo, enchaînant tous les deux petits boulots sur petits boulots, pendant qu’Il était soigné gratuitement par le médecin en cachemire que son cas fascinait. Ils étaient logés dans une guesthouse tenue par une vieille femme dans le quartier de Meguro pendant cinq ans. C’était une une vieille maison d’avant-guerre en bois sans étage, qui ne disposait que de deux chambre à louer. Les travailleurs temporaires, les étudiants, les ouvriers de chantier itinérants passaient, puis disparaissaient de leur mémoire pour être remplacés par d’autres locataires. Ils s’installaient dans la petite chambre aveugle qui bordait la ruelle où les jeunes du quartiers venaient boire et fumer jusque tard dans la nuit.

Pendant ce temps, eux s’installaient dans la grande pièce qui bordait le jardin. Le matin, la lumière rasait les tatamis avant de venir les réveiller doucement. Ils dormaient ensemble dans deux tatamis réunis, serrés comme des loirs dans leurs terriers. Ils trouvaient invariablement leur petit déjeuner devant leur porte, préparé avec soin par leur vieille logeuse. Elle allait sur ses quatre-vingt ans, et se traînait le dos courbé. Mais sa maison était toujours immaculée. Lorsqu’ils rentraient le soir, elle les attendait sur le palier, et s’inclinait encore plus profondément pour les saluer. Elle leur faisait couler leur bain et cirait leurs chaussures. Elle les invitait à partager son salon le soir et elle les écoutait attentivement pendant qu’ils racontaient leurs journées. Elle Le prenait à ses côtés pendant que ses parents se plongeaient dans un roman ou regardaient la télévision, et lui montrait ses poupées de porcelaines, celles qui représentait l’empereur, l’impératrice, et la cour. Certaines avaient plus d’un siècle. Elle peignait leur cheveux, comme s’il s’était agit de ses propres enfants, avec des peignes de bois clair qu’Il aimait effleurer.

C’est au cours de ces cinq années qu’il avait passé à Tokyo qu’Il avait découvert la pièce qu’il lui manquait pour compléter le puzzle de son corps imparfait. La ville avait été son terrain de jeu, la drogue qui faisait fonctionner les mécanismes grippés de Son petit corps d’enfant. Il avait appris à y marcher avec des béquilles, en claudiquant derrière les corbeaux géants, appris à compter en allant tous les jeudi au Zojo-Ji, en dénombrant les trop nombreuses petites statues des Jizôs dédiées aux âmes des enfants morts-nés. Sa mère offrait à chacune d’elles des jouets ou des bonnets crochetés, pour les remercier d’avoir permis à Son fils de n’avoir pas subit le même sort. Ils en sortaient pour aller manger des sandwich à la l’oeuf et la mayonnaise à l’ombre de la Tour de Tokyo. Il en faisait chaque semaine, par tous les temps, une photo qu’il collait dans un album d’impression, qu’il mettait sous son oreiller avant de dormir. Lorsqu’il allait à la clinique, les fenêtres de sa chambre de malade donnait sur la mer et il rêvait de bateaux de pirates et d’un royaume magique gisant sous la mer dans la baie de Tokyo.

Lorsqu’ils avaient quitté la ville, quand Son père avait obtenu un poste fixe dans une grande entreprise de Kyoto, Il avait été dévasté.

Elle

WIP – Le roman a plusieurs narrateurs, dont ce « elle » qui arrive assez tard dans le livre.

« Elle avait détesté le Japon , instinctivement. Dès que l’avion avait heurté le sol, en plein mois d’août, dès qu’elle avait posé le pied sur l’asphalte mou qui s’affaissait sous ses ballerines, dans la chaleur lourde et poisseuse du début d’après-midi, dès le premier regard mort de l’employée des douanes qui refusa de lui dire un mot d’anglais, elle avait haï le pays d’une manière si douloureuse qu’elle en avait senti la pointe chauffée à blanc s’enfoncer dans sa poitrine, entre deux côtes. Sa fille sur la hanche, son mari à la traîne portant une valise trop pleine, elle avait traversé le terminal comme une otage en transit. Elle avait déposé sa rage à l’arrière d’un taxi et s’était fait conduire à leur hôtel de Kyoto sans un regard pour le conducteur. Les kilomètres d’autoroute inerte, les maison basses et grises, les villages éparses, les rizières d’un vert tranchant si soudaines, et le ciel blanc jusqu’à l’écœurement, elle avait fermé les yeux pour s’épargner leur vue pendant que le petite et son père, le nez collé à la vitre, comptaient les Toyota en poussant des petits cris de chatons affamés.

Le lit avait accueilli son corps grinçant de hargne, et les deux émerveillés étaient partis manger une glace dans le centre-ville. Elle était restée seule , dans la grande chambre vide, dont les murs pâles répercutaient l’écho de la rue, les voix enjoués des touristes, les klaxons, une musique traditionnelle qui lui donnait envie de hurler. Lorsqu’ils étaient revenus, la petite surexcitée ne savait comment lui décrire les poupées-princesses au visage de craie et les fleurs d’argent qui tintinnabulaient dans leurs cheveux, les moines en robe rouge qui tournaient comme des toupies, et les hommes et les femmes couleur de crêpes partout.  Elle l’avait giflée si fort que la petite en gardait encore la trace le lendemain.  Malgré ses excuses, le père et la fille avaient dormi ensemble dans le petit lit, enlacés dans leur extase, pendant qu’elle restait éveillée toute la nuit, à regarder les lumières de la ville, le point enfoncé entre les dents pour ne pas hurler cette colère qui l’agrippait de l’intérieur, et qu’elle était incapable d’expliquer. »